Usages et significations du “Triangle rose”

À travers ces divers usages et significations, le triangle rose participe depuis les années 1970 d’une volonté de reconnaissance et d’inscription de la persécution nazie des homosexuels. L’apparition de ce symbole remonte à 1937, lorsqu’un système de catégorisation des internés a été mis en place au sein du camp de concentration de Dachau. Chaque interné devait porter sur sa tenue rayée un triangle cousu permettant de le rattacher à son groupe d’appartenance : rouge pour les déportés politiques, vert pour les criminels, noir pour les « asociaux », etc. Le principe de classification des internés au moyen d’un triangle a ensuite été étendu à l’ensemble du système concentrationnaire nazi. La couleur assignée aux homosexuels, le rose, les inscrivait par ce biais au sein du répertoire des couleurs dites féminines et faisait en ce sens écho à l’image dont jouissaient les hommes homosexuels au sein de la société de l’époque. Cette représentation en partie héritée des théories du troisième sexe – sur lesquelles le premier mouvement d’émancipation homosexuelle avait bâti son argumentation à la fin du XIXe siècle – arguait que les homosexuels possédaient une âme de femme dans un corps d’homme. L’idée d’un troisième sexe telle qu’elle a été reprise par les nazis eut pour conséquence que dans les camps, les « triangles roses » furent confinés dans des baraquements à part des autres internés et assignés aux commandos de travail les plus rudes et les plus mortifères (carrières, briqueteries, commandos de déminage). L’ostracisation à laquelle ils étaient condamnés au sein du système, tout comme leur stigmatisation au sein de la société concentrationnaire avaient pour conséquence que leur taux de mortalité dépassait de loin celui des autres catégories d’internés – et cela d’autant plus que certains d’entre eux ont été l’objet d’expérimentations diverses dont médicales. Les juifs homosexuels qui formaient sans doute la catégorie la plus stigmatisée au sein des camps de concentrations devaient quant à eux porter deux triangles juxtaposés, l’un jaune et l’autre rose. Au total, nous pouvons estimer le nombre de « triangles roses », à entre cinq et quinze-mille hommes.

71QBaO72ntLAu lendemain de la guerre, les survivants homosexuels des camps ont été exclus des fédérations d’anciens déportés car leur persécution n’était pas considérée comme une injustice nazie. Ils n’ont obtenu aucune réparation et ont été voués à l’oubli jusque dans les années 1970.

La publication en 1972 du livre Les hommes au triangle rose par l’ancien déporté homosexuel autrichien Heinz Heger (1917-1994) marque un tournant majeur dans la réactualisation de la persécution nazie des homosexuels dont le triangle rose incarne la figure paradigmatique. Cet ouvrage a été à l’origine d’un processus de réappropriation du stigmate et dès cet instant, des militants du deuxième mouvement d’émancipation homosexuelle ont arboré avec fierté le triangle rose en Amérique du Nord et en Europe sous forme de badge. C’est durant cette période et jusqu’à la fin des années que ce symbole connait son heure de gloire en tant qu’insigne militant du mouvement homosexuel. Il s’inscrit en tant que véhicule mémoriel et ancre le souvenir de la persécution nazie au sein d’une mémoire collective globalisée qui trouve ses prolongements aussi bien à travers la mémoire de papier que la mémoire de pierre. Inauguré en 1986, au cœur d’Amsterdam, l’Homonument, qui est le plus ancien monument commémoratif homosexuel atteste de ce phénomène. Ce mémorial est une œuvre composée de trois triangles roses, symbolisant le passé, le présent et l’avenir de la communauté gay et lesbien. En ce lieu de commémoration, les organisations gays et lesbiennes célèbrent à la fois les victimes du nazisme et organisent des manifestations de lutte contre l’homophobie. Le motif du « triangle rose » en tant que symbole mémoriel a ensuite été repris dans plusieurs villes du monde jusqu’à Sydney (Australie). À un autre niveau, le triangle rose a été une seconde fois réactualisé par Act Up (1987), avec le célèbre slogan « le sida est notre Holocauste ». À la différence près, que la pointe du triangle est dirigée vers le haut, à l’image d’une arme que l’on retourne. 

Bibliographie

Heinz Heger, Les hommes au triangle rose, Paris, Persona, 1981.

Jean Boisson, Le triangle rose, Paris, Robert Laffont, 1987.

Jean Le Bitoux et Pierre Seel, Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, Paris, Calmann Levy, 1994.

J.-Luc Schwab et Rudolf Brazda, Itinéraire d’un triangle rose, Paris, Massot, 2010.

Michel Dufranne, Triangle rose, Toulon, Quadrants astrobale, 2011.

Régis Schlagdenhauffen, Triangle rose. La persécution nazie des homosexuels et sa mémoire, Paris, Autrement, 2011.

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Notice parue dans le Dictionnaire des sexualités (dir. Janine Mossuz-Lavau), coll. Bouquins, Robert Laffont, 2014.

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