L’écriture de l’entrée dans la sexualité dans le Journal intime d’Eugène Wilhelm

Né en 1866 à Strasbourg au sein d’une famille bourgeoise protestante, Eugène Wilhelm a rédigé son journal de l’âge de 19 ans jusqu’à sa mort à l’âge de 85 ans en 1951. Le corpus qu’il a légué à la postérité est composé de 55 carnets soit 8000 pages d’une écriture à la fois dense et très riche. Ce journal est à la fois un récit, écrit à la première personne, récit de la vie d’un homme qui traverse la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe. Mais plus encore, ce récit de vie est aussi un récit de pratiques dont l’exemplarité nous renseigne sur son parcours intellectuel, sa vie professionnelle de juriste, son engagement scientifique au sein des réseaux français et allemands de sexologues et anthropologues criminels, sur ses opinions politiques et philosophiques mais aussi et surtout sur sa vie .

Lorsqu’il écrit au sujet de son intimité la plus profonde et de sa sexualité en particulier, le diariste crypte son journal au moyen d’une technique qui mêle la tachygraphie à l’utilisation d’un autre alphabet. Cette stratégie n’est en rien novatrice puisque de nombreux diaristes ont eu recours à ce type de stratagèmes[1]. Souvent, les codes employés par les diaristes sont assez aisément déchiffrables, comme si le chiffrage relevait de l’invitation au déchiffrement[2].

S’agissant du Journal de Wilhelm, le recours à cette stratégie apparaît pour la première fois dès la deuxième entrée du carnet n°1 et s’inscrit comme une constante jusqu’à la toute dernière entrée du journal (en 1951) qui s’achève cyniquement en ces termes : « Dimanche 18 février – Jeudi 9 mars 1951[3] – Toujours de même me sens incapable de tout. Mauvaises nuits, mauvaises journées […] Pos[sédé] R*** deux fois dans une journée, le soir […]. N’ai plus [envie] même de l’homos[exualité] fini cela aussi» L’usage de l’alphabet grec, rendu ici en italique, concerne une relation sexuelle avec un amant de longue date que le diariste dit avoir possédé deux fois la même journée et dont la jouissance procure une sorte de lassitude qui manifeste le phénomène de « déprise » propre au vieillissement, c’est-à-dire l’abandon d’un certain nombre d’activité et le repli sur soi. Cependant, le cryptage que l’on peut interpréter comme une invitation à « faire tomber le voile » ne signifie pas pour autant qu’à travers cette technique le diariste élude toute autocensure. En effet, un journal intime (tout comme une autobiographie d’ailleurs) est un roman de soi-même, une fiction personnelle et une mise en scène du sujet[5]. Tout écrivain de journal intime possède un lecteur par dessus son épaule… un censeur moral. Cette autocensure peut être interprétée dans l’extrait ci-dessous à travers l’absence de détails concernant l’interaction sexuelle en question. En effet, nous ne savons rien du « script sexuel » en vigueur hormis le nom du coparticipant : R***. Néanmoins, cette dernière entrée du Journal est particulièrement significative quant à la place qu’occupa la sexualité dans la vie du diariste : à savoir une place de premier ordre. Il est même possible d’affirmer que la sexualité fut la motivation majeure du diariste voire une manifestation de sa vitalité dont la genèse peut être retrouvée dans son entrée, pour le moins ardue et complexe dans le cycle de la sexualité.

Cette première étape constitutive dans une trajectoire individuelle qu’est l’entrée dans le cycle de la sexualité nous est donnée à lire dans les trois premiers carnets d’Eugène Wilhelm. Ce processus occupe une période d’un an et demi, d’octobre 1885 à mars 1887, jusqu’à la réalisation de l’acte sexuel. Dans le cas de Wilhelm, la singularité de ce processus est conditionnée à la fois par un certain nombre de déterminants sociaux parmi lesquels, la situation du diariste au sein de la hiérarchie des classes, les groupes de pairs de sa génération, les relations entretenues avec sa famille. Mais il est aussi conditionné par des facteurs physiologiques que le diariste ne manque pas de souligner, en l’occurrence ses nombreuses pollutions nocturnes qui s’inscrivent comme une obsession dans ses carnets de jeunesse et qui le conduisent à accepter l’idée de pratiquer le coït avec une prostituée dans l’espoir d’y mettre fin. Cependant, ce processus et sa réalisation sont conditionnés par l’ambivalence des désirs du diariste qui, à la pureté de l’amour, oppose, la dépravation de la concupiscence charnelle tout comme il oppose ses sentiments romantiques pour les hommes à l’impureté de l’amour charnel entre hommes et femmes. Ces trois thèmes sont donnés au gré des pages du Journal et s’inscrivent au sein d’un double registre typique que l’on retrouve à la fois dans certaines autobiographies d’hommes homosexuels ou bisexuels (et dont l’ouvrage autobiographique Un protestant[6] de Georges Portal offre une excellente illustration) et au sein de ce que Luc Boltanski qualifie d’habitus protestant des diaristes (dont le Journal de Frédéric Amiel serait l’exemple archétypique[7]). Ainsi, l’exemplarité du processus d’entrée dans la sexualité de Wilhelm nous apporte t-elle des éléments synchroniques quant à la genèse du cycle de la sexualité mais aussi quant à la revendication bien ultérieure d’une identité bisexuelle par cet homme, ce qui permet de comprendre pourquoi, à la fin de sa vie, il souligne que même l’amour avec les hommes ne lui apporte plus de satisfaction.

Ecrire le processus d’entrée dans le cycle de la sexualité

« Aujourd’hui enfin le grand jour est arrivé, le terrible jour de l’examen[8]. » C’est en ces termes qu’Eugène Wilhelm débute son Journal le jeudi 16 juillet 1885, autrement dit le jour de son baccalauréat. C’est aussi en ces termes que le diariste percevra sa première expérience hétérosexuelle à laquelle il se prépare comme pour une performance dont il se devra de triompher victorieusement. Aussi, cette vision performative de la sexualité qui est envisagée uniquement comme hétérosexuelle dans les premiers carnets se distingue très nettement du rapport sensuel qu’il entretient avec les hommes et dont nous pouvons trouver certains motifs dès la deuxième entrée du Journal, datée du vendredi 17 juillet. Ce soir là, suite à l’annonce des résultats de l’examen du baccalauréat, il se rend dans un parc avec ses camarades de promotion célébrer cet événement :

[…] « nous restons jusque vers onze heures à fêter notre passage sortie du Gymnase à étudiant. En rentrant je vais au coté de R***, dont j’embrasse les mains ; il faut que je me contente de cela, car à côté de R*** marchent encore plusieurs camarades. Ô si j’étais seul √avec lui comme je l’embrasserais comme l’année précédente en revenant du commerce !![9] »

Ce premier passage empreint de lyrisme est aussi la première entrée où le diariste fait usage de l’alphabet grec (rendu en italiques ici). Dans le passage écrit en grec, nous découvrons d’emblée deux choses : premièrement que le diariste a déjà embrassé un autre homme, en l’occurrence un camarade de classe dont il semble être épris ; deuxièmement, qu’il a doublement conscience du caractère transgressif de l’acte. Cela est souligné doublement. Dans le cœur du texte en invoquant l’impossibilité d’embrasser son camarade sur la bouche en raison de la présence d’autres camarades de promotion, et dans la manière de l’écrire, puisque cela est crypté en caractères grecs.

Toutefois, il serait inexact de conjecturer que l’emploi du grec pour écrire le for intime ne concerne que le désir du diariste pour les hommes. Quelques semaines plus tard, en effet, Wilhem emploie le grec lorsqu’il fait part de sa rencontre avec une jeune femme durant les vacances en Suisse de sa famille.

Lundi 17 août 1885 : « Le soir après le souper je fais la connaissance d’une jeune fille, américaine, une des plus jolies que j’ai encore vue, seulement la connaissance est bien difficile à faire, car moi je ne sais pas l’anglais et elle ni le français ni l’allemand[10]. »

Aussi, ces deux premières entrées en caractères grecs sont-elles symptomatiques de l’ambivalence des désirs du diariste, dont nous retrouvons toute la force à travers la difficulté qu’il éprouve à entrer dans la sexualité. Ce processus, est initié au retour de vacances lorsque le diariste découvre grâce l’aide de son meilleur ami (Louis H***) le quartier réservé de Strasbourg.

Lundi 5 octobre 1885 : « ce soir très content de le revoir, car à lui je puis dire tout ce que je pense (surtout relativement au Mädchen). Il me raconte qu’il a été 2 fois au bordel à Dijon[11]. »

Dimanche 11 octobre 1885 : « L’après-midi, je me promène jusque vers 6 heures avec Louis. Il me montre la rue des pécheurs où on n’avait jamais mis les pieds[12]. »

Mardi 20 octobre 1885 : « A 11 heures je vais à l’université me faire inscrire, j’y rencontre Michel en soldat et K*** (de ce dernier je suis amoure… et j’aimerai bien de nouveau une fois l’embrasser. […] A 3 heures je rencontre [Louis] H*** (qui me dit qu’il vient d’un rendez-vous avec une fille de brasserie qu’il a embrassé plusieurs fois). Ce soir en cherchant du vin à la cave la Rose du second étage y vient aussi, je l’embrasse plusieurs fois[13]. »

La découverte du quartier réservé qui se trouve dans la rue des Pêcheurs s’inscrit au sein d’un rite initiatique dont une étape est la découverte des lieux entre pairs, ce qui conduit Wilhem à associer dès lors les caractères grecs à la sexualité[14]. Il faut attendre ensuite que deux jours seulement pour que le diariste confie à son Journal deux éléments majeurs qui vont s’inscrire comme un leitmotiv dans son Journal de jeunesse dans la mesure où à l’expression du désir pour les hommes succède une satisfaction sensuelle avec une femme. La mention de l’acte sensuel avec la domestique est à la fois corrélée au fait que le diariste a croisé un certain K*** (dont il se dit amoureux) et au récit de l’expérience narrée par son ami Louis qui, en plus d’avoir déjà été par deux fois au bordel, a embrassé le jour même une fille de brasserie. Ces deux éléments semblent déterminants pour le diariste quant à la réalisation d’un passage à l’acte qui remplit une double fonction. D’une part, tenter de se placer sur un pied d’égalité avec son meilleur ami en embrassant lui aussi une femme et même si cela a lieu le soir, avec une domestique de la maison à l’abri des regards, dans la cave. D’autre part, l’acte participe sans doute d’une volonté de calmer ses ardeurs pour K*** en substituant une femme à l’homme convoité au moyen d’une « hétérosexualité de circonstances ».

La découverte du monde de la prostitution

La découverte du monde de la prostitution se fait pas à pas, jusqu’au jour où Eugène et son ami décident de s’aventurer un peu plus dans le monde des bordels, lieux

Samedi 14 novembre 1885 : « Je vais passer une heure cette après midi à la Salle de lecture de l’Université, puis je me promène avec Louis. Nous allons au bordel … dans la rue des pêcheurs. Dans le premier bordel … il y a une très jolie fille, peinte et fardée et habillée en baladine, des pantalons courts et une tunique qui laisse la poitrine découverte, une autre femme était en chemise ! C’était horrible. J’ai embrassé 4 ou 5 fois la jolie fille et elle aussi en partant. Sa chambre, où nous étions était ornée d’images immondes et révoltantes. Au second bordel il y avait 3 femmes, toutes peu jolies, aussi sommes nous repartis aussitôt[15]..

La scène décrite a lieu dans la rue des Pêcheurs qui se trouve à l’époque en lisière du quartier militaire de la ville, aux confins de la Neustadt, construite à Strasbourg après l’annexion de l’Alsace consécutive au traité de Francfort. L’extrait laisse entendre qu’ils ont visité deux des nombreux bordels de la rue. Dans le premier bordel, les deux jeunes gens sont abordés par une femme qui, en plus d’être très jolie, est habillée en baladine. Ce substantif qui désigne par extension les « femmes aux mœurs légères » est confirmé par les indications données sur sa tenue vestimentaire : des pantalons courts, mais aussi une tunique qui laisse apparaître sa poitrine découverte, appel à la luxure. Mais pour le moment, le diariste se contente d’embrassades. Peut-être sur l’un de ces sofas qui garnissaient traditionnellement les salons des bordels de l’époque. Se laissant enivrer par les embrassades, la prostituée a proposé au diariste et à son ami de monter « visiter » sa chambre. Cette dernière, considérée comme un lieu de débauche par le diariste, était ornée d’images qualifiées à la fois d’immondes et de révoltantes, images dont le but était sans doute de maximiser l’excitation des clients. Ces images devaient mettre en scène des pratiques sexuelles dont le diariste, qui se dit encore « pur », ne devait sans doute pas même avoir connaissance. Aussi est-ce sans doute le dégoût provoqué chez le diariste par ces images qui a conduit les deux camarades à quitter ce bordel pour néanmoins en visiter un autre duquel ils sont ressortis tout aussi bredouilles.

Entre amours ancillaires et amours tarifées

L’attrait pour les bordels mais surtout à travers celui-ci, la volonté de réalisation de la première expérience sexuelle semblent obséder le diariste tout comme ses pairs. À l’âge de vingt ans, la question de la perte de la virginité est un sujet qui agite les conversations. Les uns se révèlant encore vierges, des rumeurs circulent au sujet d’autres, certains se targuant de ne plus « l’être ».

Mardi et mercredi 25 et 26 mai 1886 : « Souvent je suis de nouveau excité, je sens un désir ardent dans mon être à m’élancer vers une autre créature et à me jeter dans les bras d’une femme, si je pouvais aimer d’un amour vrai et partagé ! Mais je ne connais que l’amour sensuel et encore il n’y a que peu de filles… qui me plaisent ; l’amour pour les garçons a de nouveau repris, il est plus intense que pour les fill[es]. […] Ce soir j’ai eu une conversation avec D***, qui bien que n’étant plus vierge, m’a dit que beaucoup l’étaient encore […] ; pourquoi moi ne pourrais-je alors pas aussi le rester [16]? »

La question de la perte de la virginité est l’objet de nombreuses interrogations du diariste mais aussi d’une certaine indécision quant à la réalisation de la première fois, symptomatique, puisque dans les circonstances qui sont les siennes, il ne s’agirait pas d’un amour partagé. Aussi, lorsqu’il s’interroge dans son journal sur l’interdiction de ne pas le rester, cette question renvoie bien à une prescription sociale dont le diariste cherche à s’affranchir.. Cette prescription et la force de l’injonction liée au groupe de pairs sont d’autant plus manifestes lorsque, à la veille des vacances d’été, il se demande s’il sera toujours vierge à son retour.

Samedi 31 juillet 1886 « Après le café, je vais à la salle de lecture d’où Louis vient me chercher à 4 ½ heures. Nous nous dirigeons vers le faubourg de pierre et voulons aller au bordel situé près des remparts. Hier encore décidé je suis de nouveau très incertain et voudrais reculer, car nous retrouvons plus les bordels ; il paraît qu’ils ont été supprimés. Voilà que je resterai encore pur pendant ces vacances ou bien trouverais-je une occasion[17] ? »

La veille des vacances s’impose comme un seuil, une étape constituante. Cependant, nous retrouvons le diariste une fois de plus confronté à diverses tergiversations qui ne sont pas sans rappeler la difficulté d’un autre diariste très célèbre, Frédéric Amiel, qui trouvait à chaque opportunité un prétexte pour ne pas franchir le pas avec une femme. Dans cette entrée du journal, la sincérité du diariste est saisissante quant à la peur que suscite l’idée de réaliser une expérience plutôt envisagée comme une épreuve. Aussi, une fois de plus, l’impossibilité de franchir l’étape est-elle contrebalancée par le recours aux amours ancillaires, puisque le diariste décide de recentrer la satisfaction de son désir vers une domestique de la maison.

Dimanche 1er août 1886 « Notre femme de chambre commence de jour en jour plus à me plaire, elle n’est pas belle tant s’en faut, mais sa personne et sa figure a quelque chose qui me plaisent. L’embrasserai-je où non[18] ? »

 Toutefois, le passage à l’acte, témoin d’une lenteur dans la réalisation de ses fantasmes n’aura pas lieu avant la fin du mois de septembre, soit deux mois après la mention de son dessein. Parce qu’il se pense très surveillé, mais peut être aussi parce qu’il ne sait pas quel accueil lui sera réservé par la domestique, ce n’est qu’à l’abri des regards, lorsque la maîtresse de la maisonnée accompagnée de ses deux filles est de sortie, que le diariste saisit l’occasion d’embrasser la bonne : « Maman, Berthe et Louise vont en ville, j’embrasse Marie, mais pas longtemps du reste et sans grand plaisir elle me plait moins du reste depuis quelques temps je n’ai presque pas de désir pour les femmes[19]. »

Pollutions nocturnes et confusion des sentiments

Une autre sorte de confusion qu’éprouve le diariste provient des pollutions nocturnes, phénomène récurrent qui est un constant sujet d’interrogations. Intimement associées à une perte de son énergie vitale qui aurait pour conséquence une mauvaise santé physique, elles sont consignées dans le Journal en début ou en fin des entrées quotidiennes au moyen de l’abréviation « pol » et montrent à quel point ces dernières prennent une dimension obsessionnelle qui l’amène à en faire part au médecin de famille, un certain docteur Goldschmidt. Ce dernier l’incitera à voir les filles publiques. Cependant, nous ne pouvons savoir si cette réponse est proposée comme solution aux pollutions nocturnes ou bien à ce que le diariste qualifie de perversion des sens, c’est-à-dire son désir pour les hommes.

Lundi 14 Novembre 1886 : « Voilà 4 pol. 4 nuits ? de suite presque. Je suis maintenant décidé à aller au bord… car cela ne peut durer je me ruinerai complètement la santé. Goldschmidt même m’a presque conseillé samedi quand j’étais chez lui à aller chez une femme. Je lui ai confié ma perversion des sens[20]. »

Pour le diariste, le bordel comme seule réponse rationnelle capable de résoudre le problème qui l’obsède s’explique aussi par le refus de la masturbation, qui témoigne de l’intériorisation de la condamnation de cette pratique, comme l’a magistralement montré Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité. Pour le diariste, la masturbation est tout aussi immorale, si ce n’est plus immorale encore que le coït avec une femme[21]. S’agissant de la condamnation du coït féminin qu’il oppose à la pureté de ses sentiments pour les hommes, elle n’est pas sans rappeler la même opposition chez Jean, dans Le Malfaiteur de Julien Green. Ce dernier, qui considérait dans sa « confession » que l’humanité se déshonorait en se perpétuant, était en même temps épris d’un de ses camarades d’internat et ne voyait pas de raison de condamner les amours grecques[22]. Pour filer la comparaison, c’est une lecture déterminante qui a permis au diariste de donner un nom à la « perversion des sens » dont il fait part au médecin de famille.

Mardi 8 décembre 1885 : « Je fais une découverte Intéressante à la salle de lecture, celle de 2 journaux de musique, de même celle d’un journal de médecine traitant du « sentiment sexuel contraire », du sentiment d’amour de l’homme pour l’homme, qui me concerne aussi[23]. »

Julien Green relate une expérience analogue à travers la voix de Jean dans Le Malfaiteur : « Un jour que je faisais des recherches à la bibliothèque municipale, le hasard me mit entre les mains un petit volume […]. J’appris que de grands hommes avaient souffert de passions analogues à la mienne et que, par elle, je m’apparentais à eux[24] ». Ce même thème de la découverte est aussi développé par Portal dans son autobiographie lors de la lecture de Confessions d’un matelot[25]. Cependant, à la différence des lectures initiatiques de Green et de Portal, qui relèvent du domaine de la littérature, le diariste découvre l’homosexualité à travers une publication scientifique condamnant les relations sexuelles entre hommes, loin de faire leur éloge.

Aussi, cette vision négative de l’homosexualité participe t-elle de la lutte intérieure que se livre le diariste en proie à une multiplicité de contradictions opposant le pur et l’impur, le chaste et le charnel, l’homme et la femme. La confession au médecin de famille ne fait que le précipiter dans une quête de normalité dont le bordel semble être la seule issue : « il faut que cette lutte cesse une bonne fois, je suis presque décidé d’aller au brd… Bien que je trouve cela dégoûtant, mais j’ai vraiment trop de désir et surtout trop de pollutions[26]. »

Comme en écho aux vacances d’été à propos desquelles le diariste se demandait s’il serait encore pur à la rentrée universitaire, la fin de l’année civile apparaît de nouveau comme un seuil qui conférerait une assise « calendaire » à sa première expérience. Aussi, la volonté de passer à l’acte s’inscrit-elle dans son journal comme une nécessité de plus en plus pressante, l’année nouvelle approchant :

Samedi 25 Décembre 1886 « Nous[27] allons au bord… du bœuf, il s’y trouve une délicieuse petite femme, je suis décidé à aller et à y rester mercredi, car il faut en finir une bonne fois, coûte que coûte j’irai maintenant, j’en ai assez de ces pollut. et de ce combat perpétuel, qui date depuis 5 ou 6 ans[28]. »

Dès cet instant, le passage à l’acte s’inscrit comme un défi qu’il s’agit de relever. Il ne s’agit nullement d’un processus qui pourrait sembler naturel mais bien d’une bataille que le diariste a décidé de livrer contre lui-même, à laquelle il s’est préparé et qui lui permettrait de se libérer. Mais de quoi ?

Le grand jour est arrivé, le terrible jour de l’examen

À l’image de la première entrée du journal, le diariste s’est préparé plusieurs jours durant pour le grand soir, décidé à accompagner une femme galante dans sa chambrée et à perdre sa virginité un 29 décembre… Cette nuit décisive nous est donnée à lire dans une double entrée, rédigée en partie avant, puis après la visite au bordel. Le registre de vocabulaire est cette fois-ci empreint de verbes d’action et d’adverbes renvoyant à la virilité, les termes « fermement » et « bravement » se faisant en ce sens écho. Tel un soldat qui s’en va en guerre, Wilhelm se dit « résolu », ce qui indique bien que la décision a été mûrement réfléchie. À tel point que ses scrupules n’auront pas le dessus sur sa détermination.

C’est donc ce soir que je suis décidé à aller au brd… ; je suis fermement résolu d’y aller bravement sans me laisser arrêter par mes scrupules. Il est vrai que depuis quelques jours je suis tout calme et sans désir, mais je sais bien que les pol. reviendront déjà, pour cela j’en finirais aujourd’hui…

Eh bien oui j’y suis allé, mais . . . je n’ai pas pu faire quelque chose ! Comme Tout tremblant je suis entré dans le brd. avec Louis, et tremblant j’ai suivi la femme, mais je n’ai pas eu de désir ; il est vrai que la femme quoique vraiment ravissante et admirablement faite était assez froide, même elle ne voulait pas être embrassée continuellement sur la bouche, mais elle a eu beau se mettre toute nue et chercher à m’exciter, je suis resté froid. Cela est un bien mauvais signe, serais-je déjà épuisé et impotent ! Cela serait affreux ! Ne devrais-je pas connaître l’amour [29]! »

Mais la confrontation avec la réalité de l’expérience de l’altérité fut tout autre, et c’est ce que nous pouvons lire dans la partie rédigée après la visite au bordel. Pour Wilhelm, la première expérience sexuelle relève bien du domaine de l’agir et du pouvoir, contrecarrée cependant par l’impuissance. Nous observons donc à ce niveau, un conflit, entre le désir manifeste de Wilhelm de passer à l’acte et l’incapacité de franchir cette étape. Ainsi, à la réussite dans l’étude s’oppose l’échec dans les relations, sentiment exacerbé par les pollutions nocturnes que le diariste comptabilise avec rigueur et qui ne font qu’aggraver la douleur provoquée par son échec.

Cet échec que le diariste n’attribue pas à la manière dont il s’est préparé à réaliser cette première expérience trouve t-il une explication dans ce qu’il considère comme un « défaut de cerveau », témoignant par là de l’intériorisation d’une vision pathologique du désir homosexuel.

Décidément je suis une anomalie, les garçons seuls excitent en moi un désir ardent et sincère, avec les femmes je n’éprouve pas de vrai plaisir et n’aime en vérité que les baisers ! J’essayerai encore une fois d’aller au bordel, mais seulement je monterai avec une qui m’excite vraiment, si alors je ne réussi pas, je laisserai les femmes ! Cela est affreux de n’être pas comme les autres organisés et d’avoir en ce qui concerne le sens génital un défaut de cerveau[30].

Aussi, la réalisation de la première expérience a-t-elle lieu quelques mois plus tard, mais aussi dix jours avant l’anniversaire de ses 21 ans du diariste (soit l’âge de la majorité), peut-être comme si ce seuil d’âge l’autorisait à devenir un homme…

Mardi 9 Mars 1887 «  Ce soir encore je suis allé au brd…. au 14, j’ai choisi une fille nommée ? Elvira, elle n’était pas très-jolie, mais était très gentille et surtout savait m’embrasser. Enfin j’ai accompli l’acte, le coït, mais encore cette fois-ci je suis entré trop tard, car j’avais déjà un peu éjaculé, aussi n’ai-je éprouvé aucun plaisir particulier, au contraire en embrassant le plaisir est encore plus grand, voilà donc encore un essai à recommencer[31]..

À lire cette entrée, il semble que, contrairement aux autres fois, la visite au bordel n’ait pas été préméditée mais qu’elle se soit inscrite dans la spontanéité. S’agissant de la femme qu’il dit avoir choisie (alors que les fois précédentes il apparaissait lui-même comme ayant été choisi par les femmes), le diariste souligne qu’elle n’était pas belle. Cette absence de beauté a fait de la femme une partenaire moins intimidante que les prostituées dont il était question précédemment. Ce ne sont donc pas tant ses qualités physiques que ses qualités humaines qui sont mises en avant, ainsi que la maîtrise de l’art du baiser qui a permis au diariste de parvenir à l’excitation qui faisait jusqu’alors défaut et lui a permis d’ « accomplir l’acte » (le choix du verbe montre bien la réalisation entière).

Conclusion

Le Journal inédit d’Eugène Wilhelm nous donne à lire le processus d’entrée dans le cycle de la sexualité. Ce processus long et complexe, qui mêle le physiologique au psychique, est ponctué par plusieurs étapes qui comprennent échanges avec les groupes de pairs, partage d’expérience et découverte du monde de la prostitution avec un ami proche, ainsi que l’utilisation de stratégies d’évitement. Ces dernières qui sont autant de « préliminaires » avant le passage à l’acte que des stratégies de réassurance révèlent la complexité des dispositifs qui sont à la genèse du passage à l’acte chez le diariste. Aussi, ce processus ne trouve t-il pas son issue le jour où le diariste a décidé de franchir l’examen de passage qu’il s’est imposé mais la fois où, lorsqu’il se départit d’une vision performative de la sexualité virile, il parvient, en se laissant enivrer par les préliminaires, à parvenir à la jouissance à travers le coït. Les récits des deux « premières expériences sexuelles » se font écho, le verbe « accomplir » répondant au « je n’ai pas pu » de la toute première fois. Les deux dates, à savoir le 29 décembre, soit deux jours avant la fin de l’année civile, et le 9 mars soit une semaine avant l’anniversaire, de ses 21 ans, indiquent une obsession du temps, typique de certains diaristes (dont Amiel). Elle se manifeste d’ailleurs à travers la pratique du bilan annuel qui nous permet de suivre, année après année, l’évolution de la trajectoire de Wilhelm mais aussi par la nécessité d’opérer certaines bifurcations à la veille de ce qu’il convient d’appeler des dates seuils. Cependant, tandis que la première expérience hétérosexuelle ne semble pas être une source de contentement pour le diariste, il convient de revenir sur sa première expérience homosexuelle qui aura lieu deux ans plus tard. C’est cette expérience dont il traite dans son Journal comme un événement déterminant pour la suite de sa trajectoire sexuelle qui vient clore le récit de l’entrée dans la sexualité de Wilhelm :

Salle de lecture jusque vers 6h. Alors je vais dans [ill.] brd de [ill.], espérant y trouver un h[om]me et oh Bonheur j’y trouve un soldat, il monte avec moi et une fille ; je ne peux presque pas y croire à mon bonheur, enfin j’ai trouvé. Il aime également les h[omme]s et je le reverrai ! en 8 jours ! la jouissance est grande mais trop rapide, je m’étais bien attendu à encore plus de jouissance, mais j’étais aussi tout habillé. Ah ! enfin j’ai trouvé, une joie m’inonde ! […][32] »

 

[1] Stendhal est par exemple connu pour avoir fait usage de codes secrets, Samuel Pepys de la tachygraphie, Adèle Hugo du verlan et nombreux sont ceux et celles qui ont usé d’un autre alphabet lorsqu’il s’agissait d’écrire sur le for privé.

[2] Anne Gaël Moulinier, Journaux intimes de la folie : étude différentielle de l’écriture du sujet dans l’hystérie et la schizophrénie à partir des écrits de Mary Barnes et de Vaslav Nijinski. Thèse de doctorat en psychopathologie, Université Rennes 2, 2010, p. 36.

[3] Extrait de la dernière entrée : Journal, carnet n°55 (1949-1951), f°66.

[4] Pour des raisons de protection de la vie privée, les noms de famille sont tronqués. Les passages entre crochets correspondent soit à des abréviations (par ex. possédé, écrit pos. ou homosexualité écrit homos. dans le texte original) soit à des termes qui n’ont pas pu être transcris avec exactitude (par ex. [enfin]). Enfin, les parties apparaissant en italique dans le texte correspondent aux passages écrits en caractères grecs dans le Journal original.

[5] Ibid., p. 39

[6] Georges Portal, Un protestant, Paris, Steele et Denoël, 1936.

[7] Luc Boltanski, « Pouvoir et impuissance : projet intellectuel et sexualité dans le Journal d’Amiel », Actes de la recherche en sciences sociales, 1 (5/6), nov. 1975, p. 80-108.

[8] Carnet 1, f°3.

[9] Carnet 1, f°8.

[10] Carnet 1, f°22.

[11] Carnet 1, f°29.

[12] Dimanche 12 octobre 1885, Carnet 1, f°30.

[13] Mardi 10 octobre 1885, Carnet 1, f°33.

[14] Ainsi, Georges Portal écrit dans le chapitre de son autobiographie consacré au service militaire : « Mes amis m’emmenèrent un soir dans une maison close, derrière la gare, comme nous disions. J’étais allé déjà dans un de ces établissements, la veille de mon baccalauréat, avec des camarades de lycée, qui certes n’étaient jamais montés » (p. 78).

[15] Samedi 14 novembre 1885, Carnet 1, f° 45.

[16] Mardi et mercredi 25 et 26 mai 1886, Carnet 2, f° 31.

[17] Samedi 31 juillet 1886, Carnet 2, f° 38.

[18] Dimanche 1er août 1886, Carnet 2, f° 38.

[19] Jeudi 30 Septembre 1886, Carnet 3, f°13.

[20] Lundi 14 Novembre 1886, Carnet 3, f°23

[21] « Cette après midi je me promène avec E***, j’apprends de lui qu’il se bande quelque fois, voilà encore une illusion de partie, moi qui croyais que chacun qui n’allait pas chez une femme restait complètement pur, maintenant je n’ai plus aucun scrupule, car je considère la masturbation comme aussi sinon plus immorale que le coït avec une femme. Samedi 7 Mai 1887, Carnet 3, f°55.

[22] « La confession de Jean », in Julien Green, Le Malfaiteur, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1973, p. 293 sq.

[23] Mardi 8 décembre 1885 après-midi, Carnet 1, f°47.

[24] Julien Green, Le Malfaiteur, op. cit, p. 295. Le livre en question est Problème de morale grecque, de John A. Symonds et figure dans liste inédite des lectures de Green (20 mars 1921).

[25] Georges Portal, Un protestant, op. cit, p. 57. Il s’agit de l’ouvrage de Pierre Douville, Le vice marin. Confessions d’un matelot, Paris, P. Douville, 1905.

[26] Samedi 11 Décembre 1886, Carnet 3, f°27.

[27] Il s’agit du diariste et de son ami Louis H***.

[28] Samedi 25 Décembre 1886, Carnet 3, f° 28.

[29] Mercredi 29 décembre 1886, Carnet 3, f° 29.

[30] Mercredi 16 Février 1887, Carnet 3, f°35.

[31] Mardi 9 Mars 1887, Carnet 3, f°41.

[32] Samedi 12 Octobre 1889, Carnet 7, f°58.

Contribution parue dans Fictions du masculin, Bernard Banoun et al. (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2014.

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