{"id":892,"date":"2020-03-31T08:33:56","date_gmt":"2020-03-31T07:33:56","guid":{"rendered":"http:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/?p=892"},"modified":"2020-03-31T08:49:52","modified_gmt":"2020-03-31T07:49:52","slug":"a-lehpad-des-quatre-saisons-la-vie-et-la-mort-au-jour-le-jour-par-florence-aubenas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/?p=892","title":{"rendered":"A l\u2019Ehpad des Quatre-Saisons, la vie et la mort au jour le jour &#8211; Par Florence Aubenas"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Florence Aubenas, grande reporter au \u00ab\u00a0Monde\u00a0\u00bb, a pass\u00e9 les onze premiers jours de confinement dans un \u00e9tablissement d\u2019h\u00e9bergement pour personnes \u00e2g\u00e9es d\u00e9pendantes \u00e0 Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Face \u00e0 la progression de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19, le personnel tente de faire face, entre peur et abn\u00e9gation.<\/strong> <br>(<em>L&rsquo;article est t\u00e9l\u00e9chargeable en pdf juste ci-dessous<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-file\"><a href=\"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/A-l\u2019Ehpad-des-Quatre-Saisons-la-vie-et-la-mort-au-jour-le-jour.pdf\"><strong>A-l\u2019Ehpad-des-Quatre-Saisons-la-vie-et-la-mort-au-jour-le-jour<\/strong><\/a><a href=\"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/A-l\u2019Ehpad-des-Quatre-Saisons-la-vie-et-la-mort-au-jour-le-jour.pdf\" class=\"wp-block-file__button\" download>T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p><em>[Les Quatre-Saisons, o\u00f9 vivent 65 r\u00e9sidents, fait partie des quelque 7&nbsp;000 Ehpad que compte la France. Dans cette maison de retraite de Bagnolet, en banlieue proche de Paris, le quotidien a \u00e9t\u00e9 totalement boulevers\u00e9, \u00e0 partir de la mi-mars, par les mesures de protection contre le virus. Les visites \u00e9tant interdites, r\u00e9cit de la vie confin\u00e9e.]<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Vous seriez en droit de m\u2019engueuler&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mardi 17&nbsp;mars, 1<sup>er<\/sup>&nbsp;jour de confinement.&nbsp;<\/strong>Le couple s\u2019est plant\u00e9 sur le trottoir, juste devant la fa\u00e7ade. Ils doivent avoir la cinquantaine, et c\u2019est elle qui se met \u00e0 crier la premi\u00e8re, mains en porte-voix&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Maman, montre-toi, on est l\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Aux fen\u00eatres, rien ne bouge. Alors le mari vient en renfort, mimant une s\u00e9r\u00e9nade d\u2019une belle voix fausse de baryton&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je vous aime, je suis sous votre balcon&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Un volet bouge. \u00ab&nbsp;Maman&nbsp;\u00bb appara\u00eet derri\u00e8re la vitre&nbsp;; ses l\u00e8vres remuent, mais elle parle trop doucement pour qu\u2019ils l\u2019entendent.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Tu as vu&nbsp;? Elle a mis sa robe de chambre bleue&nbsp;\u00bb<\/em>, constate madame. Puis ils ne disent plus rien, se tenant juste par les yeux, eux en bas et elle en haut, qui agite d\u00e9licatement la main, fa\u00e7on reine d\u2019Angleterre. Quand le couple finit par s\u2019en aller, elle fait pivoter son fauteuil roulant pour les apercevoir le plus longtemps possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela fait pr\u00e8s d\u2019une semaine que les visites des proches sont interdites aux&nbsp;Quatre-Saisons, un \u00e9tablissement d\u2019h\u00e9bergement pour personnes \u00e2g\u00e9es d\u00e9pendantes (Ehpad) public situ\u00e9 \u00e0 Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Face \u00e0 la pand\u00e9mie, cette maison de retraite \u2013 un immeuble de trois \u00e9tages construit dans les ann\u00e9es 2000\u2013 fonctionne d\u00e9sormais \u00e0 huis clos, comme les 7&nbsp;000 autres de France. Les animations ext\u00e9rieures \u2013 sophrologie, chorale, coiffeur ou p\u00e9dicure \u2013 \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 suspendues, mais le confinement g\u00e9n\u00e9ral vient d\u2019\u00eatre d\u00e9clar\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des portes aussi&nbsp;: plus de 60&nbsp;millions de Fran\u00e7ais sont boucl\u00e9s chez eux \u00e0 travers le pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est 11&nbsp;heures aux Quatre-Saisons, la d\u00e9cision vient d\u2019\u00eatre prise de mettre maintenant les administratifs \u00e0 distance. M\u00eame l\u2019accueil sera ferm\u00e9.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on, on n\u2019accueille plus personne.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;La gestionnaire remet son manteau, la responsable des ressources humaines aussi. Elles devraient d\u00e9j\u00e0 \u00eatre parties, mais elles grappillent quelques instants encore. Sale impression d\u2019abandonner le navire. Il faut presque les pousser dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9sert, le hall prend des sonorit\u00e9s de cath\u00e9drale. R\u00e9union dans la salle \u00e0 manger pour ceux qui vont se relayer aupr\u00e8s des 65 r\u00e9sidents&nbsp;: les soignants, la cuisine, l\u2019entretien, la direction, soit une petite quarantaine de personnes par rotation. Au stade 3, le plus haut de la pand\u00e9mie, un masque de protection est obligatoire en Ehpad. La raison est double&nbsp;: le coronavirus s\u2019attaque aux voies respiratoires, et les personnes \u00e2g\u00e9es sont les premi\u00e8res victimes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Je ne vais pas vous mentir&nbsp;: je n\u2019ai pas de quoi vous distribuer des masques. Il faudra se d\u00e9brouiller sans&nbsp;\u00bb<\/em>, commence Laurent Garcia, cadre de sant\u00e9 et bras droit du directeur, Edouard Prono. Il lui en reste 200 en r\u00e9serve, de quoi tenir trois jours s\u2019il fallait appliquer les consignes. Lui-m\u00eame n\u2019en porte pas, le directeur non plus. Qui comprendrait que la hi\u00e9rarchie soit seule \u00e0 pouvoir s\u2019\u00e9quiper&nbsp;?&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous seriez en droit de m\u2019engueuler. A votre place, je serais m\u00eame tent\u00e9 d\u2019aller mettre le souk dans mon bureau&nbsp;\u00bb<\/em>, continue Laurent Garcia. On rit, tout para\u00eet irr\u00e9el.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Pas grave, M.&nbsp;Garcia&nbsp;\u00bb<\/em>, l\u00e2che l\u2019une. Lui, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mais si c\u2019est grave.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tous ici se souviennent des gants, des masques ou du gel hydroalcoolique, royalement distribu\u00e9s \u00e0 l\u2019accueil il y a quinze jours \u00e0 peine, comme par temps de grippe ou de gastro. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de la contagion sur le territoire fran\u00e7ais. Une ou deux soignantes s\u2019\u00e9taient aventur\u00e9es dans le bus avec leur masque. On les avait tois\u00e9es comme des extraterrestres, elles l\u2019avaient retir\u00e9 avant la fin du trajet.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On nous expliquait que le risque \u00e9tait faible, on ne se rendait pas compte&nbsp;\u00bb<\/em>, explique Laurent Garcia. Lui venait de renouveler sa commande, 500&nbsp;masques, histoire d\u2019assurer. D\u00e9but mars, coup de fil du fournisseur&nbsp;: l\u2019Etat a pr\u00e9empt\u00e9 tout le stock, plus rien de disponible, priorit\u00e9 aux h\u00f4pitaux et \u00e0 la r\u00e9gion Grand-Est, la plus touch\u00e9e. Pour les Ehpad, m\u00eame r\u00e9ponse \u00e9vasive \u00e0 tous&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;C\u2019est en cours.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Une infirmi\u00e8re des Quatre-Saisons coupe net&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On voit bien ce qu\u2019ils pensent. L\u00e0-bas, ce sont des vieux, ils ont d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Par la grande baie vitr\u00e9e, les r\u00e9sidents regardent passer des familles \u00e0 rollers, un monsieur qui porte un g\u00e2teau c\u00e9r\u00e9monieusement. Les petits dealeurs du quartier font des slaloms en quad au bout de la rue. Plus loin, un match de foot commence au stade des Rigondes. Les premiers moments du confinement respirent l\u2019insouciance candide d\u2019un long dimanche ensoleill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les couloirs de l\u2019Ehpad, Rosa, l\u2019animatrice, tend par r\u00e9flexe la main \u00e0 tous ceux qu\u2019elle rencontre. Le directeur sursaute&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Ne me touchez pas, Rosa. Pensez aux consignes, pas de contacts.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Elle&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous \u00eates s\u00e9rieux, M.&nbsp;Prono&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Rosa a du mal \u00e0 se dire que c\u2019est pour de vrai. La veille du confinement encore, elle faisait la queue dans un restaurant alg\u00e9rien bond\u00e9 vers M\u00e9nilmontant et se noyait avec d\u00e9lice dans la cohue du march\u00e9 de Romainville.&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2020\/03\/24\/le-combat-contre-l-epidemie-ressemble-davantage-a-la-drole-de-guerre-qu-a-la-grande_6034175_3232.html\"><em>\u00ab&nbsp;Nous sommes en guerre&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 le pr\u00e9sident Emmanuel Macron, la veille, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/a>&nbsp;Dans la salle de pause, un agent d\u2019entretien approuve&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;C\u2019est vrai, au Leclerc de Rosny-sous-Bois, les gens se battent&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mercredi 18&nbsp;mars, 2<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>Pas un bruit ne sort du bureau d\u2019Edouard Prono. Depuis le matin, il est en train d\u2019essuyer un bombardement terrible, mais silencieux, venu de sa bo\u00eete mail. Un coll\u00e8gue fait savoir que 16 r\u00e9sidents sur 20 sont touch\u00e9s par le virus dans son \u00e9tablissement. Pr\u00e8s de Montpellier, ils sont 47 sur 86, 3 en sont morts. De leur c\u00f4t\u00e9, les pompes fun\u00e8bres viennent d\u2019envoyer une note d\u00e9taill\u00e9e sur les types de cercueil autoris\u00e9s pendant la pand\u00e9mie. Deux possibilit\u00e9s seulement&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;l\u2019herm\u00e9tique, qui permet un enterrement classique, mais il n\u2019y en aura pas forc\u00e9ment assez vu la demande&nbsp;\u00bb<\/em>. Ou alors,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;le mod\u00e8le simple, destin\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9mation&nbsp;\u00bb<\/em>. Conseil aux Ehpad&nbsp;: commandez d\u00e9j\u00e0 vos housses mortuaires.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous en avez pris&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, se risque \u00e0 demander Edouard Prono \u00e0 la docteure Claire B\u00e9nichou, m\u00e9decin-coordonnateur de l\u2019\u00e9tablissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un forum professionnel, des vieux de la vieille \u00e9changent en boucle des messages, dans lesquels chacun assure n\u2019avoir&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;jamais vu \u00e7a&nbsp;\u00bb<\/em>. Edouard Prono traduit imm\u00e9diatement&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On n\u2019arrivera pas \u00e0 accompagner tout le monde.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Lui, c\u2019est un gar\u00e7on timide et bien \u00e9lev\u00e9, 34&nbsp;ans, jeune comme beaucoup de directeurs d\u2019Ehpad aujourd\u2019hui.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Il y a une question de g\u00e9n\u00e9ration. Comment on fait quand on vient de sortir de l\u2019\u00e9cole et qu\u2019on se prend \u00e7a de plein fouet&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La porte de son bureau s\u2019entrouvre&nbsp;: Laurent Garcia, le cadre de sant\u00e9, annonce que la pharmacie ne livrera pas les 15 litres de gel hydroalcoolique. La commande a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e, et plus rien n\u2019est disponible maintenant. Les gants&nbsp;? Fini aussi, ou presque. D\u2019heure en heure, les infos changent, ordres et contre-ordres se succ\u00e8dent. Le minist\u00e8re de la sant\u00e9 vient d\u2019envoyer la troisi\u00e8me version de son guide m\u00e9thodologique, tr\u00e8s strict au d\u00e9part, la doctrine officielle s\u2019assouplit \u00e0 mesure que les stocks fondent au niveau national. En Ehpad, les masques ne sont finalement plus obligatoires au stade 3 de la pand\u00e9mie, sauf infection d\u00e9clar\u00e9e.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Bref, pas de masques, mais des housses mortuaires&nbsp;: vous voyez le message&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, s\u2019\u00e9trangle Laurent Garcia.<\/p>\n\n\n\n<p>Assis \u00e0 son bureau, tr\u00e8s p\u00e2le et tr\u00e8s droit, les mains sur le clavier de l\u2019ordinateur, Edouard Prono se met \u00e0 pleurer.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Excusez-moi, \u00e7a ne m\u2019arrive jamais.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Les alertes de messages carillonnent l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre sur son t\u00e9l\u00e9phone, mais il ne les entend plus.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On est dans&nbsp;<\/em>Le D\u00e9sert des Tartares,<em>&nbsp;\u00e0 attendre les mains nues que la catastrophe nous tombe dessus.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au troisi\u00e8me \u00e9tage, M<sup>me<\/sup>&nbsp;X., 90&nbsp;ans, vient de se mettre \u00e0 tousser, un des sympt\u00f4mes les plus classiques du virus. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 sa chambre est aussit\u00f4t limit\u00e9.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On ne va pas se mentir&nbsp;: il faut se pr\u00e9parer \u00e0 avoir des cas. Si \u00e7a vous stresse, je m\u2019occuperai moi-m\u00eame de M<sup>me<\/sup>&nbsp;X.&nbsp;\u00bb<\/em>, annonce Laurent Garcia \u00e0 l\u2019\u00e9quipe. Dans un coin, la t\u00e9l\u00e9vision psalmodie le nombre de d\u00e9c\u00e8s du jour, en France et \u00e0 travers le monde. Zineb sent ses jambes se d\u00e9rober. Elle doit s\u2019asseoir&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Il faut d\u00e9j\u00e0 que je meure, moi qui n\u2019ai jamais voyag\u00e9, jamais profit\u00e9 de la vie, m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Elle a 45&nbsp;ans, elle est agent d\u2019entretien. Mais d\u00e9j\u00e0, elle se rel\u00e8ve, son chariot cahote vers les chambres, dans un tintement de vaisselle. Par-dessus son \u00e9paule, elle lance \u00e0 St\u00e9phanie, son bin\u00f4me&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Tu viens, ma bichette&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Eternels oubli\u00e9s d\u2019un secteur m\u00e9dical lui-m\u00eame en crise, les Ehpad ont toujours manqu\u00e9 de tout \u2013 personnel, salaires, budgets.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On est habitu\u00e9s \u00e0 passer derri\u00e8re, \u00e0 prendre sur nous.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la salle \u00e0 manger, les r\u00e9sidents attaquent la paella.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Et mon verre de rouge&nbsp;? Marre de cette baraque, marre de ce putain de virus&nbsp;\u00bb<\/em>, tonne Daniel, bretelles noires tendues sur le ventre. Un serpent tatou\u00e9 ondoie sur son avant-bras gauche, Brigitte Bardot croise haut les jambes sur le mur de sa chambre, sous un drapeau tricolore soulign\u00e9 d\u2019un \u00ab&nbsp;Vive la France&nbsp;\u00bb. \u00c7a se met \u00e0 chahuter.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;M.&nbsp;Daniel est volontiers grossier, mais il faut reconna\u00eetre qu\u2019il met de l\u2019ambiance&nbsp;\u00bb<\/em>, commentent poliment deux dames tr\u00e8s sages \u00e0 la table d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Charlotte attaque le yaourt&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Un virus&nbsp;? Ah bon&nbsp;? Je l\u2019ai pas vu passer.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Ici, elle mange \u00e0 sa faim, et son mari,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;un f\u00eal\u00e9, du genre qui cognait&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;a enfin disparu du paysage. Maintenant, elle se sent tranquille. Un ange passe avant que Charlotte relance, faisant rouler son accent des faubourgs&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Trop tranquille, m\u00eame.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Sa voisine hausse les \u00e9paules.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Moi, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de jeunesse avec la guerre. Alors, je vais pas me laisser piquer ma vieillesse par un virus.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Sous l\u2019auvent de l\u2019entr\u00e9e, Laurent Garcia allume une cigarette.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je crois que, ce soir, je vais prendre quelque chose pour dormir. Un whisky, peut \u00eatre.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jeudi 19&nbsp;mars, 3<sup>e<\/sup>&nbsp;jour de confinement.&nbsp;<\/strong><em>\u00ab&nbsp;Bonjour, je ne suis ni complotiste, ni franc-ma\u00e7on&nbsp;\u00bb<\/em>, annonce un petit bonhomme film\u00e9 en gros plan dans son salon. Sur une vid\u00e9o, il promet de prouver&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;par A plus B&nbsp;\u00bb<\/em>que le coronavirus a \u00e9t\u00e9 volontairement cr\u00e9\u00e9 par des chercheurs fran\u00e7ais. \u00c7a dure vingt-deux minutes, et l\u2019infirmier de service aux&nbsp;Quatre-Saisons se repasse une nouvelle fois la d\u00e9monstration sur son portable. Le monde scientifique l\u2019a unanimement d\u00e9nonc\u00e9 comme la \u00ab&nbsp;fake news&nbsp;\u00bb en vogue du confinement. Mais l\u2019infirmier ne croit plus les discours officiels.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On saura la v\u00e9rit\u00e9 un jour, dans vingt ou trente&nbsp;ans.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Si \u00e7a se trouve, un antidote a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mis au point. Il l\u2019envisage.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mais on ne nous le donne pas.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Pourquoi&nbsp;? Sourire entendu, hochement de t\u00eate.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Faites fonctionner votre cerveau.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Il regarde sa montre. Bient\u00f4t la distribution de m\u00e9dicaments.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les couloirs, des rumeurs et des doutes ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019insinuer doucement. Un chauffeur \u00e0 la retraite feuillette le bulletin des anciens d\u2019Alg\u00e9rie.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on, on ne nous dit pas la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est le probl\u00e8me en France.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Son regard plonge dans la rue. En deux jours, elle s\u2019est vid\u00e9e. Une voiture passe au ralenti, un homme en costume seul au volant, mais affubl\u00e9 d\u2019un masque et de gants comme pour se prot\u00e9ger de lui-m\u00eame. Sur les trottoirs, personne, \u00e0 l\u2019exception des petits dealeurs, plus discrets sous les porches mais en panoplie int\u00e9grale de bloc op\u00e9ratoire. L\u2019un s\u2019est rajout\u00e9 un flacon de gel hydroalcoolique \u00e0 la ceinture. L\u2019autre manie une b\u00e9quille,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;par solidarit\u00e9 avec les malades du corona&nbsp;\u00bb<\/em>, dit-il myst\u00e9rieusement. Le troisi\u00e8me tient un chiot en laisse, en cas de contr\u00f4le de police. Un copain le lui a lou\u00e9. La b\u00eate a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e \u00ab&nbsp;Attestation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;En fait, il n\u2019y a que nous \u00e0 ne pas avoir de mat\u00e9riel&nbsp;\u00bb<\/em>, dit Laurent Garcia, le cadre de sant\u00e9. Il doit passer chercher trois tubes d\u2019aloe vera chez sa cousine pour fabriquer du gel dans la cave des Quatre-Saisons. Francis, le responsable maintenance, s\u2019en chargera apr\u00e8s la panne d\u2019ascenseur et avant le coup de main en cuisine. Le commis aussi a arr\u00eat\u00e9 de venir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vendredi 20&nbsp;mars, 4<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>Dans une aile du b\u00e2timent, Zineb et St\u00e9phanie, agents de service, am\u00e9nagent une zone ferm\u00e9e en cas de propagation, de grandes chambres o\u00f9 la lumi\u00e8re se d\u00e9verse \u00e0 flot. En nettoyant les tiroirs, un papier oubli\u00e9 leur tombe sous la main, au nom d\u2019un r\u00e9sident, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Soupir.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait avant, du temps o\u00f9 on mourait encore d\u2019autre chose.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Plus la pand\u00e9mie progresse, plus elle para\u00eet myst\u00e9rieuse.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On avance dans le brouillard&nbsp;\u00bb<\/em>, signalent les \u00e9changes entre m\u00e9decins. La liste des premiers sympt\u00f4mes n\u2019en finit pas de s\u2019allonger&nbsp;: diarrh\u00e9e, confusion, chutes inhabituelles ou rhinites sont d\u00e9sormais r\u00e9pertori\u00e9es comme des signes possibles avant que se d\u00e9clenchent les probl\u00e8mes respiratoires et la fi\u00e8vre, caract\u00e9ristiques d\u2019une infection due au coronavirus.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mais, dans un Ehpad, presque tous les r\u00e9sidents pr\u00e9sentent au moins un de ces sympt\u00f4mes&nbsp;\u00bb<\/em>, s\u2019alarme Karim, un infirmier.<\/p>\n\n\n\n<p>A faire le tour des chambres, le Covid-19 semble maintenant \u00e0 chaque chevet. Des chiffres ont commenc\u00e9 \u00e0 circuler en sous-main, d\u2019autant plus alarmants qu\u2019ils sont impossibles \u00e0 v\u00e9rifier&nbsp;: 170 Ehpad seraient touch\u00e9s sur les 700 en r\u00e9gion parisienne.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous avez combien de morts chez vous&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, demande un journaliste au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;\u00c7a y est, la vague arrive&nbsp;: la semaine prochaine va \u00eatre terrible&nbsp;\u00bb<\/em>, se dit Edouard Prono. Aux Quatre-Saisons, onze personnes sont pr\u00e9ventivement plac\u00e9es \u00e0 l\u2019isolement, apr\u00e8s avis de la docteure B\u00e9nichou. Une r\u00e9sidente regarde la feuille rose sur sa porte, qui d\u00e9cr\u00e8te l\u2019acc\u00e8s tr\u00e8s restreint \u00e0 sa chambre.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Le directeur est venu la coller en personne. Je ne me fais pas d\u2019illusions. Je me suis condamn\u00e9e moi-m\u00eame.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9sormais, un seul soignant dans chaque \u00e9quipe prendra en charge ces 11 r\u00e9sidents-l\u00e0, afin de limiter les contacts. Qui s\u2019en chargera parmi les soignants&nbsp;? Passe un frisson.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Marie-Jeanne, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 vous&nbsp;\u00bb<\/em>, ose Laurent Garcia. Marie-Jeanne secoue la t\u00eate, lentement, et la m\u00e8che blonde de sa perruque balaie son visage en mesure.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Non, je le ferai pas&nbsp;\u00bb<\/em>, elle dit. Il y a quelques mois, des punaises de lit avaient envahi 25 chambres de l\u2019Ehpad, notamment \u00e0 l\u2019\u00e9tage dont elle s\u2019occupe. Marie-Jeanne se revoit un dimanche \u00e0 la messe, quand elle avait ouvert sa bible&nbsp;: des insectes s\u2019\u00e9taient \u00e9chapp\u00e9s d\u2019entre les pages. Elle avait affront\u00e9 la honte, les reproches de la famille \u2013 m\u00eame ceux rest\u00e9s \u00e0 Kinshasa \u2013, la peur que l\u2019\u00e9cole ou les voisins l\u2019apprennent.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Non&nbsp;\u00bb<\/em>, r\u00e9p\u00e8te Marie-Jeanne.<\/p>\n\n\n\n<p>La main d\u2019Ephline se l\u00e8ve&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Moi je peux.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Ephline avait la vocation des chiffres, une formation de comptable pour travailler dans un cabinet juridique. Quand elle cherchait du travail dans son secteur, elle pr\u00e9cisait toujours au t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je suis noire.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Il y a vingt-cinq&nbsp;ans,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;les gens refusaient carr\u00e9ment, on avait du mal \u00e0 trouver des Noirs dans les bureaux. On me conseille souvent de ne pas le dire, mais c\u2019est vrai&nbsp;\u00bb<\/em>. Elle a fini par suivre Myl\u00e8ne, sa s\u0153ur, aide-soignante aux Quatre-Saisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019autre \u00e9quipe, c\u2019est d\u2019ailleurs Myl\u00e8ne qui s\u2019est port\u00e9e volontaire pour s\u2019occuper des 11 \u00ab&nbsp;isol\u00e9s&nbsp;\u00bb. Les deux s\u0153urs se relaieront donc en tandem, affaire conclue sans une parole, ni entre elles, ni avec les autres.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Normal, \u00e7a ne pouvait \u00eatre que nous&nbsp;\u00bb<\/em>, explique Myl\u00e8ne. Dans ce petit Ehpad familial, chacun sait tout des autres, les vies sont aussi transparentes que l\u2019aquarium \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Les deux s\u0153urs ont des enfants d\u00e9j\u00e0 grands, elles sont les plus \u00e2g\u00e9es du groupe, 47 et 49&nbsp;ans. Or, une question obs\u00e8de les salles de pause&nbsp;: les gamins. Les m\u00e9decins ont beau se montrer rassurants sur la capacit\u00e9 des jeunes \u00e0 r\u00e9sister au coronavirus, la m\u00e9fiance domine.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Est-ce qu\u2019on nous dit vraiment tout&nbsp;? Qui s\u2019occupera des petits au cas o\u00f9&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A la r\u00e9union, Taoufik, un aide-soignant, alpague une des deux s\u0153urs. La gratitude le transporte&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je te jure, si j\u2019avais un masque, je te le donnerais.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Laurent Garcia s\u2019est assis. Il y a des histoires qui le cassent en deux, celle des masques en est une. Il ne cherche pas \u00e0 s\u2019en cacher. Gorge \u00e9trangl\u00e9e, il lance&nbsp;:<em>\u00ab&nbsp;Pardon, pardon. Et merci d\u2019\u00eatre l\u00e0, je vous aime. Vous avez des questions&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Une voix f\u00e9minine se risque&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Est-ce qu\u2019on va augmenter les salaires, surtout pour celles qui vont faire \u00e7a&nbsp;? On est courageuses, tout de m\u00eame.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Laurent Garcia ne r\u00e9pond pas. La t\u00eate dans la main, il s\u2019est endormi sur sa chaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est 15&nbsp;h&nbsp;30. Dans la salle \u00e0 manger, Rosa commence l\u2019animation de l\u2019apr\u00e8s-midi pour les r\u00e9sidents. C\u2019est la derni\u00e8re avant un nouveau confinement dans le confinement. Comme beaucoup d\u2019Ehpad, les Quatre-Saisons ont d\u00fb s\u2019y r\u00e9soudre&nbsp;: les regroupements de r\u00e9sidents aussi vont \u00eatre suspendus, y compris pour les repas, que chacun prendra d\u00e9sormais dans sa chambre. Pour combien de temps&nbsp;? On ne sait pas. L\u2019infirmier-stagiaire lance la musique, un vieux succ\u00e8s de La Compagnie cr\u00e9ole, tandis que Rosa, en blouse rouge \u00e9clatante, un minuscule chignon piqu\u00e9 sur la nuque, se met \u00e0 danser en saisissant le micro&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On y va, tout le monde chante avec moi.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Alors, d\u2019un parterre de fauteuils roulants et de d\u00e9ambulateurs s\u2019\u00e9l\u00e8ve un ch\u0153ur de voix fr\u00eales, certaines ne tenant que par un fil, mais toutes reprenant comme un cantique&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;C\u2019est bon pour le moral, c\u2019est bon pour le moral\u2026&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Samedi 21&nbsp;mars, 5<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>Dans le hall de l\u2019Ehpad, deux employ\u00e9s des Pompes fun\u00e8bres ont \u00e9tal\u00e9 leur tenue&nbsp;: combinaison, trois paires de gants, charlotte, prot\u00e8ge-pieds, lunettes.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;T\u2019es s\u00fbr qu\u2019on n\u2019oublie rien&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Ils commencent \u00e0 se harnacher, minutieusement, quand l\u2019un s\u2019arr\u00eate soudain, doigt point\u00e9 vers un personnel de l\u2019Ehpad&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous ne portez pas de masque&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>On n\u2019en a pas.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sous sa charlotte, l\u2019employ\u00e9 n\u2019en croit pas ses oreilles&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mais vous \u00eates un secteur \u00e0 risque, avec des personnes \u00e2g\u00e9es<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>On n\u2019en a pas&nbsp;\u00bb<\/em>, r\u00e9p\u00e8te l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019employ\u00e9 insiste&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Moi, si j\u2019ai pas au moins un masque, je le fais pas. Et c\u2019est tout le monde pareil chez nous.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Aux&nbsp;Quatre-Saisons, une r\u00e9sidente est morte dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Son \u00e9tat avait commenc\u00e9 \u00e0 inqui\u00e9ter une semaine plus t\u00f4t, mais les urgences avaient refus\u00e9 de l\u2019accueillir&nbsp;: elle n\u2019entrait pas dans les crit\u00e8res instaur\u00e9s avec la crise. Le m\u00e9decin avait promis de passer vers minuit. Sur le coup de 4&nbsp;heures du matin, toujours personne. Panique \u00e0 l\u2019Ehpad. La r\u00e9sidente est finalement transf\u00e9r\u00e9e au petit jour. Un test de d\u00e9pistage du Covid-19 est demand\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe des&nbsp;Quatre-Saisons. R\u00e9ponse&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Ici, on ne teste pas, on applique la politique de l\u2019autruche.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Qui leur en voudrait&nbsp;? L\u2019h\u00f4pital craque, qui ne le sait pas, services \u00e0 bout, des lits rajout\u00e9s partout, y compris dans les couloirs, visites interdites, sauf quinze minutes parfois chez les malades en fin de vie. On esp\u00e8re qu\u2019une clinique priv\u00e9e pourra accueillir certains convalescents pour \u00e9viter l\u2019explosion. Finalement, le test est accord\u00e9&nbsp;: n\u00e9gatif. Selon le v\u0153u de ses enfants, la r\u00e9sidente est rapatri\u00e9e \u00e0 l\u2019Ehpad, o\u00f9 une disposition sp\u00e9ciale les autorise \u00e0 passer du temps avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est 10&nbsp;heures quand le cercueil sort des Quatre-Saisons. A la fen\u00eatre du premier \u00e9tage, deux femmes regardent la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Vous avez vu la tenue des employ\u00e9s&nbsp;? On dirait des cosmonautes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>J\u2019ai l\u2019impression de ne rien reconna\u00eetre, comme si on \u00e9tait maintenant dans un pays \u00e9tranger.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le cercueil est charg\u00e9 sur le corbillard.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Moi, j\u2019ai 87&nbsp;ans. Je m\u2019en fiche de mourir du corona ou d\u2019autre chose. Et vous&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Je voudrais \u00eatre enterr\u00e9e dans le Jura, mais est-ce que j\u2019aurais le droit avec cette histoire-l\u00e0&nbsp;? Dans le doute, je pr\u00e9f\u00e8re attendre un peu<\/em>.<em>&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le convoi d\u00e9marre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Regardez, elle s\u2019en va. \u00c7a me fait quelque chose quand m\u00eame.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Au revoir, madame.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dimanche 22&nbsp;mars, 6<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>\u00c7a y est, Myriam aura \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 l\u2019avoir. Elle vient d\u2019arriver au boulot le visage barr\u00e9 d\u2019un masque, un FFP2, plus protecteur encore que le mod\u00e8le classique, g\u00e9n\u00e9ralement utilis\u00e9 dans les Ehpad. Son mari lui a achet\u00e9 au pied de l\u2019immeuble, dans leur cit\u00e9 \u00e0 Bagnolet, 50&nbsp;euros la bo\u00eete de 20. L\u2019infirmier de permanence esquisse une moue d\u2019expert&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Pas excessif, le prix.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Il valait 1 euro pi\u00e8ce en pharmacie avant le coronavirus. D\u2019un m\u00eame mouvement, les coll\u00e8gues se penchent vers Myriam pour scruter la merveille de plus pr\u00e8s. Ses yeux roulent comme des billes par-dessus le FFP2. Ici, le masque est devenu le symbole de la crise sanitaire&nbsp;: en avoir ou pas.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Aujourd\u2019hui, si tu poses ton portable et ton masque, on te vole ton masque&nbsp;\u00bb<\/em>, lance quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>Myriam l\u2019admet&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je suis une meuf qui fait beaucoup d\u2019arr\u00eats maladie.&nbsp;\u00bb<\/em>Quatre gamins pas bien grands, la maison \u00e0 faire tourner, la vie, tout simplement. Mais, en ce moment, elle se d\u00e9couvre une \u00e9nergie in\u00e9puisable pour partir au boulot. Il y a cette envie d\u2019\u00eatre l\u00e0, tout le temps, l\u2019adr\u00e9naline qui monte en traversant la ville d\u00e9serte, l\u2019impression que son boulot d\u2019agent d\u2019entretien a pris une autre dimension. Chez elle, les r\u00f4les se sont invers\u00e9s avec le confinement&nbsp;: son mari reste \u00e0 la maison et elle file travailler. L\u2019autre jour, il s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 baigner les enfants, pour la premi\u00e8re fois de sa vie. En douce, il pousse les petits \u00e0 la supplier&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Maman, reste avec nous&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Son portable sonne. C\u2019est lui, le premier coup de fil de l\u2019interminable s\u00e9rie qu\u2019ils \u00e9changent pendant la journ\u00e9e.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Tu ne l\u00e2ches pas l\u2019affaire&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, demande le mari. Elle se marre.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Arr\u00eate de psychoter. Comment les autres vont faire si je ne viens pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Lui&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;T\u2019as mis ton masque au moins&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans les \u00e9tages, c\u2019est l\u2019heure du caf\u00e9 au lait, des tartines beurr\u00e9e et du jus d\u2019orange. Non, pas de jus d\u2019orange, la livraison n\u2019a pas eu lieu. Manque aussi la charcuterie, dont M.&nbsp;Daniel raffole au petit-d\u00e9jeuner. Il jaillit de sa chambre, en marcel et bretelles.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qui nous reste comme plaisir&nbsp;? Donnez-moi un flingue directement, j\u2019ai h\u00e2te de crever pour ne plus vous voir&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Une r\u00e9sidente arpente le couloir en chemise de nuit, r\u00e9p\u00e9tant toujours, sur la m\u00eame note&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Maman, j\u2019ai peur, il va me battre.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Derri\u00e8re son FFP2, Myriam l\u2019attrape par le bras, s\u2019\u00e9poumonant pour se faire entendre.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Qui va vous battre, ma ch\u00e9rie&nbsp;? Montrez-le-moi et je le d\u00e9fonce.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Elle tombe nez \u00e0 nez avec une coll\u00e8gue portant un masque, elle aussi. Moment de saisissement. Toutes les deux s\u2019exclament en m\u00eame temps&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Tu l\u2019as eu o\u00f9&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;La coll\u00e8gue fait des mani\u00e8res pour donner le prix.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je ne peux pas le dire, c\u2019est un cadeau de mon fils. Je le mets pour lui.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;M.&nbsp;Prono, le directeur, s\u2019en m\u00eale.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je vois des masques, mesdames&nbsp;? Si vous avez un filon, n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 me le dire.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Rosa, qui n\u2019est pas de service, est venue quand m\u00eame apr\u00e8s le march\u00e9 de Romainville. Poches pleines de mandarines qu\u2019elle distribue dans les chambres&nbsp;: les prix ont doubl\u00e9 apr\u00e8s une semaine de confinement. Seuls trois vendeurs avaient dress\u00e9 leur \u00e9tal.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;\u00c7a dure toujours, cette histoire de virus&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, demande un homme, allong\u00e9 sur son lit.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le passage des Pompes fun\u00e8bres, la rumeur s\u2019est r\u00e9pandue d\u2019un d\u00e9c\u00e8s aux&nbsp;Quatre-Saisons. Les familles appellent, l\u2019une derri\u00e8re l\u2019autre.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Le corona est l\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Rosa, \u00e0 pleine voix dans le combin\u00e9&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Non, non, on n\u2019a pas de cas chez nous.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un fils insiste&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Y a un probl\u00e8me&nbsp;? Ma m\u00e8re va bien&nbsp;? Pourquoi vous criez&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>C\u2019est l\u2019habitude de parler fort aux r\u00e9sidents, monsieur. Maintenant, je parle comme \u00e7a m\u00eame chez moi.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le petit jardin de l\u2019\u00e9tablissement \u2013 quelques massifs que surplombent les HLM voisins \u2013, des filles fument, d\u2019autres discutent. Myriam attend le moment pour appeler son mari. Elle lui dira&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Pr\u00e9pare-toi, j\u2019arrive.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Et ce sera la m\u00eame sc\u00e8ne que tous les autres soirs. Elle ouvrira la porte et lancera aux enfants&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mettez les mains devant vos yeux.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Puis, d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e, elle enl\u00e8vera ses habits, tr\u00e8s vite, pour ne contaminer personne et courra toute nue vers la douche. Le portable sonne. C\u2019est lui.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;T\u2019as entendu&nbsp;?<\/em>, demande le mari.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Quoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/planete\/article\/2020\/03\/22\/premier-deces-en-france-d-un-medecin-hospitalier-infecte-par-le-nouveau-coronavirus_6034032_3244.html\">Un urgentiste de Compi\u00e8gne vient de mourir,<\/a>&nbsp;le premier hospitalier \u00e0 succomber. Grace \u00e9crase sa cigarette. Voix glac\u00e9e.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Hier, \u00e7a touchait la Chine, aujourd\u2019hui, nos coll\u00e8gues. \u00c7a y est, le virus vient sur nous.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lundi 23&nbsp;mars, 7<sup>e<\/sup>&nbsp;jour de confinement.<\/strong>&nbsp;Accroupie pr\u00e8s de l\u2019ascenseur, Sihem r\u00e9pare le d\u00e9ambulateur de M<sup>me<\/sup>&nbsp;Dupont. Une toux secoue la vieille dame, et Sihem sent quelques postillons lui tomber sur le visage.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Cette fois, c\u2019est fait<\/em>, elle pense.<em>&nbsp;Si elle l\u2019a, je l\u2019ai.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Sihem se rel\u00e8ve. Se ressaisir. Emp\u00eacher le film catastrophe de lui envahir la t\u00eate. Continuer la tourn\u00e9e du matin en se disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;On est l\u2019arm\u00e9e, il y a une guerre, il faut \u00eatre courageuse.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9tage, elle croise Tiana. L\u2019infirmi\u00e8re regarde son thermom\u00e8tre.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Attention, M<sup>me<\/sup>&nbsp;Dupont est en train de faire un pic de fi\u00e8vre \u00e0 39, 1&nbsp;\u00b0C.&nbsp;\u00bb<\/em>Sihem se sentvaciller. M\u00eame quand elle dort, sa t\u00eate reste ici, \u00e0 l\u2019Ehpad, depuis le confinement. Elle se demande&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Qui est malade&nbsp;? Qui ne l\u2019est pas&nbsp;? Comment le savoir quand on entre dans une chambre&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Les Ehpad n\u2019ont droit qu\u2019\u00e0 trois d\u00e9pistages pour les r\u00e9sidents, et aucun n\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 aux Qautres-Saisons, apr\u00e8s avis de la docteure Claire Benichou et d\u2019un infectiologue.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le hall, Arnaud Dub\u00e9dat, le m\u00e9decin de M<sup>me<\/sup>&nbsp;Dupont, arr\u00eate Sihem.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Vous savez qui s\u2019est occup\u00e9 d\u2019elle aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Moi<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Vous avez quel \u00e2ge&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>37&nbsp;ans.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Des enfants&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Une fille de 12&nbsp;ans.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A la pens\u00e9e de la petite merveille, quelque chose se gonfle dans la poitrine de Sihem. Elle la revoit la veille, quand elle lui avait propos\u00e9 de descendre la poubelle. L\u2019enfant avait voulu se coiffer, s\u2019habiller, tout excit\u00e9e \u00e0 la simple id\u00e9e de mettre le nez dehors. C\u2019\u00e9tait sa premi\u00e8re sortie en une semaine. Sihem ne veut prendre aucun risque. Sa propre m\u00e8re est morte quand elle \u00e9tait petite. Sa hantise serait que sa fille vive la m\u00eame situation.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9decin la regarde.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je vais vous dire la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: M<sup>me<\/sup>&nbsp;Dupont a peut-\u00eatre des sympt\u00f4mes du Covid-19.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est 14&nbsp;heures quand deux soignantes sont envoy\u00e9es pour se faire d\u00e9pister. Toux, fi\u00e8vres, fatigue intense. Le test a lieu dans un labo \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un fauteuil plant\u00e9 sur un coin de parking derri\u00e8re des draps tendus. Un infirmier des&nbsp;Quatre-Saisons vient d\u00e9j\u00e0 d\u2019y passer. Pas de r\u00e9ponse avant trois jours, le circuit est engorg\u00e9. Sihem demande \u00e0 passer le test aussi, mais, l\u00e0 encore, le mat\u00e9riel manque. Il faut d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9senter des sympt\u00f4mes pour avoir droit au d\u00e9pistage. Pourtant indispensable aupr\u00e8s des r\u00e9sidents, le personnel d\u2019entretien en a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 exclu&nbsp;: il a fallu la protestation de plusieurs m\u00e9decins, dont la docteure B\u00e9nichou, pour qu\u2019il finisse par en b\u00e9n\u00e9ficier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de la rue, les petits dealeurs ont disparu.&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/police-justice\/article\/2020\/03\/27\/coronavirus-des-grossistes-aux-clients-le-marche-francais-de-la-drogue-asphyxie-par-les-mesures-de-confinement_6034587_1653578.html\">Rupture de stock, la marchandise n\u2019arrive plus.<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mardi 24&nbsp;mars, 8<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>Il faut un certain temps pour comprendre \u00e0 quoi tient le silence qui r\u00e8gne dans les \u00e9tages. En fait, les t\u00e9l\u00e9s sont \u00e9teintes, toutes ou presque. Il n\u2019y a plus que M.&nbsp;Daniel encore plant\u00e9 devant&nbsp;<em>Premier Baisers<\/em>, sa s\u00e9rie pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, les tribulations amoureuses d\u2019une bande de lyc\u00e9ens.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Pourquoi pas&nbsp;? Voir des petits jeunes, \u00e7a fait du bien dans ce mouroir.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Les autres r\u00e9sidents ont coup\u00e9 l\u2019image et le son, malgr\u00e9 les mesures d\u2019isolement.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;\u00c7a ne parle que de morts, j\u2019en peux plus du virus&nbsp;\u00bb<\/em>, dit une infirmi\u00e8re \u00e0 la retraite.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa chambre, M<sup>me<\/sup>&nbsp;X. regarde son plateau-repas sans comprendre. C\u2019est la premi\u00e8re \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 isol\u00e9e.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que je dois faire&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, elle demande. Elle prend la fourchette, la repose, perdue, rep\u00e8res qui semblent s\u2019effacer un \u00e0 un \u00e0 force de solitude. Selon Herv\u00e9, le cuistot, les r\u00e9sidents mangent moiti\u00e9 moins depuis le confinement.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Si \u00e7a continue, il faudra peut-\u00eatre permettre \u00e0 certains proches de venir&nbsp;\u00bb<\/em>, sugg\u00e8re Lorette, la psychologue.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle passe de chambre en chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Vous voulez qu\u2019on appelle votre fils&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Je ne sais pas si je vais trouver quelque chose \u00e0 lui dire, c\u2019est flou. Dites-lui que je ne suis pas maltrait\u00e9e<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une soignante commence les toilettes. Quel jour on est&nbsp;? Elle n\u2019arrive pas \u00e0 le dire. M\u00eame pour l\u2019\u00e9quipe, le calendrier commence \u00e0 se m\u00e9langer, temps en apesanteur que ne rythment plus l\u2019\u00e9cole ou les activit\u00e9s. Les magasins autoris\u00e9s ouvrent et ferment \u00e0 leur guise.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Chaque minute est devenue un combat<\/em>, dit la soignante.&nbsp;<em>J\u2019ai du mal \u00e0 voir plus loin.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A la r\u00e9union du matin, Tiana l\u2019infirmi\u00e8re ouvre le bal&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je ne vous le cache pas, j\u2019ai pleur\u00e9 avant de venir.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Sara vient d\u2019arriver, d\u00e9pos\u00e9e en voiture par son fils.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Il ne veut pas que je me mette \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Il me fait monter derri\u00e8re comme une chienne. J\u2019ai honte.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Elle est agent d\u2019entretien, 56&nbsp;ans. Pour la premi\u00e8re fois depuis son mariage, son mari a appel\u00e9 sa m\u00e8re&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Votre fille pr\u00e9f\u00e8re son travail \u00e0 moi.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Lui est vigile, il devient fou \u00e0 force de rester \u00e0 la maison. Tous les soirs, il r\u00e9p\u00e8te&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Tu vas me ramener le virus et on est dans le m\u00eame lit.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Lui, le confin\u00e9, se r\u00e9veille la nuit, secou\u00e9 de toux. C\u2019est nerveux, assure le m\u00e9decin. Une autre dort sur le canap\u00e9. Chez une vacataire, un traversin s\u00e9pare en deux le matelas conjugal.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Chez moi, on me traite comme une pestif\u00e9r\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Sa m\u00e8re l\u2019appelle tous les soirs pour la supplier de se mettre en arr\u00eat maladie. Elle n\u2019est pas s\u00fbre de pouvoir continuer \u00e0 venir.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je vous en demande beaucoup, vous pouvez me d\u00e9tester<\/em>, explique Laurent Garcia.&nbsp;<em>Personne ne vous en voudra si vous restez chez vous. Mais je vous en supplie, pour les r\u00e9sidents et les coll\u00e8gues, ne me pr\u00e9venez pas au dernier moment.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Dans le hall, une banderole a \u00e9t\u00e9 tendue et l\u2019\u00e9quipe pose derri\u00e8re&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Merci \u00e0 nos familles de nous laisser sortir.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mercredi 25&nbsp;mars, 9<sup>e<\/sup>&nbsp;jour de confinement.<\/strong>&nbsp;Pour rien au monde, Martine ne raterait le rendez-vous de 20&nbsp;heures,&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2020\/03\/26\/coronavirus-applaudir-les-soignants-mais-aussi-les-armer_6034488_3232.html\">quand les Fran\u00e7ais se mettent aux balcons pour applaudir ensemble le personnel de sant\u00e9.<\/a>&nbsp;Elle en a fait une f\u00eate avec ses filles, chacune se remaquille pour appara\u00eetre au mieux devant les voisins. Cette fois, un type l\u2019a alpagu\u00e9e \u00e0 travers la chauss\u00e9e, celui qui habite le pavillon en face et conduit une Volvo.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Dites-moi, vous ne seriez pas infirmi\u00e8re ou quelque chose comme \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Martine a rougi.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je suis aide-soignante.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Elle a encore baiss\u00e9 d\u2019un ton pour pr\u00e9ciser qu\u2019elle travaille en Ehpad, aux Quatre-saisons, \u00e0 Bagnolet. Quand le type a applaudi plus fort, en la regardant droit dans les yeux et en criant&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Bravo&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>, Martine a cru qu\u2019il se moquait d\u2019elle. Pas du tout.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;C\u2019est vous aussi qu\u2019on remercie tous les soirs&nbsp;\u00bb<\/em>, a pr\u00e9cis\u00e9 le voisin. Elle n\u2019y avait jamais pens\u00e9. Elle n\u2019aurait pas os\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, ceux des Ehpad se trimballent une image de sous-soignants par rapport aux h\u00f4pitaux, o\u00f9 se ferait la \u00ab&nbsp;vraie&nbsp;\u00bb m\u00e9decine.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Toi, tu torches le cul des vieux&nbsp;\u00bb<\/em>, a rigol\u00e9 un jour une copine. Martine a l\u2019habitude, \u00e0 force. Elle dit m\u00eame qu\u2019elle s\u2019en fout. A 20&nbsp;h&nbsp;5, en refermant la fen\u00eatre, elle a demand\u00e9 \u00e0 sa grande fille&nbsp;:<em>\u00ab&nbsp;Tu crois que c\u2019est vrai&nbsp;? On m\u2019applaudit aussi&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jeudi 26&nbsp;mars, 10<sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>jour de confinement.<\/strong>&nbsp;Le gel hydroalcoolique vient d\u2019\u00eatre livr\u00e9, les 15&nbsp;litres \u00e0 130&nbsp;euros au lieu de 75, de quoi tenir une semaine. En revanche, plus un thermom\u00e8tre sur le march\u00e9. Mais la grande nouvelle est venue de M. Prono, le directeur.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;A 14&nbsp;heures, je vais r\u00e9cup\u00e9rer une dotation de 350 masques. D\u00e9sormais, on en aura toutes les semaines.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Il a l\u00e2ch\u00e9 l\u2019info \u00e0 sa mani\u00e8re, voix contenue, l\u2019air de ne pas y toucher, comme si c\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait normal. La docteure B\u00e9nichou et Laurent Garcia ont attendu de voir la caisse sur la table pour le croire.<\/p>\n\n\n\n<p>A 16&nbsp;h&nbsp;30 commence la premi\u00e8re r\u00e9union o\u00f9 toute l\u2019\u00e9quipe porte un masque. Il y en aura deux par jour pour le personnel d\u2019entretien et trois pour les soignants. Dommage que les embrassades soient interdites.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, d\u2019un coup, l\u2019ambiance vire au tragique. Les r\u00e9sultats des d\u00e9pistages viennent d\u2019arriver&nbsp;: deux des coll\u00e8gues sur trois ont \u00e9t\u00e9 test\u00e9s positifs, les premiers aux&nbsp;Quatre-Saisons. Les yeux bougent par-dessus les masques, \u00e0 toute vitesse, chacun se cherche du regard. On discute entre soi, \u00e0 voix basse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Tu vas le dire \u00e0 ton mari&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Je suis pas s\u00fbre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>Tu crois qu\u2019on est oblig\u00e9e&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;<em>En tout cas, on a franchi une \u00e9tape. Qu\u2019est-ce qui va se passer&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Rosa, l\u2019animatrice, se l\u00e8ve&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je n\u2019avais pas peur, mais oui, je vais le dire&nbsp;: maintenant, j\u2019ai peur.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;D\u2019ailleurs, elle ne se sent pas tr\u00e8s bien.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous me voyez&nbsp;? Je p\u00e8se 90 kilos, mais j\u2019ai une petite sant\u00e9, en fait.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;A bien y r\u00e9fl\u00e9chir, elle cumule m\u00eame tous les signes du virus. La voil\u00e0 qui se palpe le ventre, la t\u00eate, la gorge.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Arr\u00eatez, Rosa&nbsp;: ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que vous nous annoncez votre mort&nbsp;\u00bb<\/em>, plaisante Laurent Garcia, alias l\u2019ambianceur \u2013 c\u2019est son surnom depuis qu\u2019il a abandonn\u00e9 sa blouse d\u2019infirmier pour devenir cadre de sant\u00e9, il y a douze ans. Lui aussi, comme tout le monde, a eu son petit coup de fatigue, un peu plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e. D\u2019une voix mourante, il a demand\u00e9 \u00e0 l\u2019infirmi\u00e8re&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Vous pouvez me prendre ma temp\u00e9rature, s\u2019il vous pla\u00eet&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;36,4&nbsp;\u00b0C. Retour du sourire.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Le virus, on l\u2019a tous eu au moins cinq&nbsp;minutes.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Une aide-soignante le coupe.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Jurez-nous quelque chose, M.&nbsp;Garcia&nbsp;: chaque fois que quelqu\u2019un sera touch\u00e9, vous nous le direz&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vendredi 27&nbsp;mars, 11<sup>e<\/sup>&nbsp;jour de confinement.<\/strong>&nbsp;Dans sa chambre, une r\u00e9sidente a mis ses photos sur ses genoux et, un \u00e0 un, elle caresse les visages. Les moments lui reviennent, les mariages et les drames, la guerre aussi. Et alors&nbsp;? Ils vivaient les uns avec les autres, tous ensemble.&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Ne quittez pas votre chambre, vous \u00eates \u00e0 l\u2019isolement&nbsp;\u00bb<\/em>, lui a recommand\u00e9 la soignante charg\u00e9e de son \u00e9tage. La r\u00e9sidente a pris un air penaud&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Dommage, ma famille ne pourra pas venir.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;La soignante n\u2019a rien dit. Toutes les deux savent tr\u00e8s bien qu\u2019elle n\u2019a jamais aucune visite. La r\u00e9sidente se l\u00e8ve de son fauteuil. Elle monte dans l\u2019ascenseur. Personne dans le hall en bas. Quelques pas seulement la s\u00e9parent de la porte vitr\u00e9e qui ouvre sur la rue. Si elle sortait&nbsp;? Coups d\u2019\u0153il sur le trottoir. D\u00e9sert aussi. C\u2019est vrai, elle s\u2019en souvient maintenant, la France enti\u00e8re est confin\u00e9e. Elle l\u2019a vu aux infos. De l\u2019autre cot\u00e9 de la fen\u00eatre, elle aper\u00e7oit une femme qui se h\u00e2te de rentrer. Une pens\u00e9e lui traverse l\u2019esprit. Et si tout le pays \u00e9tait devenu un gigantesque Ehpad, chacun chez soi, interdiction de sortir, rien \u00e0 faire sauf manger&nbsp;? Et elle se met \u00e0 rire, comme elle n\u2019avait pas ri depuis une \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Florence Aubenas, \u00ab\u00a0A l\u2019Ehpad des Quatre-Saisons, la vie et la mort au jour le jour\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, 31.03.2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Et si tout le pays \u00e9tait devenu un gigantesque Ehpad, chacun chez soi, interdiction de sortir, rien \u00e0 faire sauf manger ?\u00a0\u00bb Et elle se met \u00e0 rire &#8230;<\/p>\n<p class=\"continue-reading-button\"> <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/?p=892\">Lire la suite&#8230;<i class=\"crycon-right-dir\"><\/i><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":895,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[39],"tags":[],"class_list":["post-892","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/892","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=892"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/892\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":899,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/892\/revisions\/899"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/895"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=892"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=892"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/regis-schlagdenhauffen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=892"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}